{"id":1293,"date":"2018-11-02T15:21:55","date_gmt":"2018-11-02T13:21:55","guid":{"rendered":"https:\/\/thierry-vernet.net\/?page_id=1293"},"modified":"2018-11-02T15:24:02","modified_gmt":"2018-11-02T13:24:02","slug":"joseph-czapski-a-la-biennale-de-paris","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/thierry-vernet.net\/?page_id=1293","title":{"rendered":"Joseph Czapski \u00e0 la Biennale de Paris"},"content":{"rendered":"<p><strong>Par Thierry Vernet <\/strong><\/p>\n<p>Le visage de ce long promeneur parmi les pingouins, sur cette banquise de luxe, exprime un \u00e9tonnement enfantin. Il ressent profond\u00e9ment l\u2019exil. A moins de continuer \u00e0 courir nu, \u00e0 douze ans, au soleil, comment accepter de voir autour de soi cette multitude de sacs mous que nous sommes devenus. N\u2019y aurait-il pas mieux \u00e0 esp\u00e9rer, en fait de destin\u00e9e, apr\u00e8s quelques tortures adoucies de quelques plaisirs, que d\u2019\u00eatre r\u00e9duit en une pur\u00e9e m\u00eame pas immobile&nbsp;? De ce monde \u00ab&nbsp;no exit&nbsp;\u00bb, par o\u00f9 s\u2019\u00e9chapper si ce n\u2019est par le plafond en le brisant, afin que viennent enfin \u00ab&nbsp;les temps de rafra\u00eechissement&nbsp;\u00bb qu\u2019annonce Pierre (Actes 3.20)&nbsp;?<\/p>\n<p>Un certain Jones dans son slip terreux gratouille le sol de ses ongles prolong\u00e9s. C\u2019est un peu effrayant, d\u00e9go\u00fbtant, mais on s\u2019y habitue vite. Messieurs le Maire et le Ministre inaugurent. La r\u00e9volution est faite, il est urgent de passer \u00e0 la suivante. Et si c\u2019\u00e9tait Czapski qui en disposait les premiers br\u00fblots&nbsp;? Joseph pour qui la m\u00e9moire horrifi\u00e9e est le catalyseur de la beaut\u00e9, qui, d\u00e9busquant le tragique dans le ciel, les pr\u00e9s, les visages, a su en une \u0153uvre \u00e9labor\u00e9e au cours de quatre-vingt-dix ann\u00e9es, donner vie \u00e0 de la peinture vivante. Adepte, dans son art, de la \u00ab&nbsp;Th\u00e9ologie des deux sources&nbsp;\u00bb, le coup de c\u0153ur optique plus toute la peinture. Au milieu des brisants, une vie d\u2019attention et de patience, une vie parvenue \u00e0 donner une note juste. Un chant, un cri, parfois un souffle. Toute \u00e9motion n\u2019est-elle pas faite du rappel d\u2019une patrie perdue&nbsp;?<\/p>\n<p>Ici, une douzaine de toiles, certaines de l\u2019ann\u00e9e m\u00eame, dont cette \u00ab&nbsp;Concierge&nbsp;\u00bb riant aux passants sur le pas de sa porte. Et la grande \u00ab&nbsp;Salle d\u2019attente&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Le Revizor&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Yvonne Loriot&nbsp;\u00bb, grosse fleur bariol\u00e9e devant son piano-bureau-corbeau, et la fameuse vieille dame qui nage le crawl sur les fauteuils d\u2019un th\u00e9\u00e2tre vide, et les pommes vertes sur la table aux jambes torses si souvent repr\u00e9sent\u00e9e.<\/p>\n<p>D\u2019autres peintres&nbsp;? Deux ou trois, comme d\u2019habitude, que ce soit aux Ind\u00e9pendants, au Salon d\u2019Automne ou ailleurs. J\u2019ai not\u00e9 Lundquist. Longtemps apr\u00e8s qu\u2019elle eut log\u00e9 les b\u0153ufs promis \u00e0 l\u2019abattoir, la grande halle de la Villette abrita la Foire au Jambon et \u00e0 la Ferraille. Transform\u00e9s en un diamant \u00e9tincelant dans la nuit par la gr\u00e2ce du talent municipal, la halle s\u2019est faite pour deux mois caserne des nouveaux pompiers. L\u2019art illustratif succ\u00e8de aux belles tentatives spirituelles des cent derni\u00e8res ann\u00e9es, issues de Turner et de C\u00e9zanne. Je comprends qu\u2019on empile des tables et des balais, je suis sensible aux effets expressifs qu\u2019on tire des carrosseries \u00e9clat\u00e9es, comme chacun je suis impressionn\u00e9 par ce qui est gros, comme tout le monde je l\u00e8ve les yeux vers ce qui est \u00e9blouissant et tourne les oreilles vers ce qui est bruyant mais cela me nourrit moins que ne le font quelques d\u00e9cim\u00e8tres carr\u00e9s de toile que je connais. Qu\u2019opposer, face aux pompiers, sinon un feu concentr\u00e9&nbsp;?<\/p>\n<p>\u00abQui se battra pour la justice&nbsp;?&nbsp;\u00bb&nbsp; demandait Marie No\u00ebl, en ajoutant \u00ab&nbsp;peut-\u00eatre personne\u2026 personne de fort. Seul un ramasseur de silence\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Paracelse cit\u00e9 par Alexandre Koyr\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Die Fantasy ist nicht Imagination, sondern ein Ekstein der Narren.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>La veille de l\u2019inauguration j\u2019eus le privil\u00e8ge, bras-dessus bras-dessous, de l\u2019accompagner dans les locaux de la Biennale encore en chantier. On devait l\u2019interviewer, le vid\u00e9o-filmer, afin d\u2019augmenter le mat\u00e9riel destin\u00e9 \u00e0 la promotion de l\u2019entreprise. Ambiance d\u2019avant-premi\u00e8re et de h\u00e2te, la menuisi\u00e8re c\u00f4toie le radio-reporter, on d\u00e9balle, on cloue, on parle hispano-anglais, on a des mouvements de menton, on est au centre de la pens\u00e9e universelle, le gardien du parking regarde tomber la pluie.<\/p>\n<p>Repli\u00e9 sur une chaise design, Joseph attendit deux heures, le sourire de plus en plus goguenard. Finalement une mignonne l\u00e9g\u00e8rement beurr\u00e9e est venue le prendre par la main.<\/p>\n<p>&#8211; On vous a mis en sc\u00e8ne. Vous entrez par l\u00e0, vous regardez vos tableaux, vous vous asseyez l\u00e0 et vous r\u00e9pondez au t\u00e9l\u00e9phone. Joseph, bon prince se plia \u00e0 la \u00ab&nbsp;mise en sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb, r\u00e9p\u00e9ta le parcours, le micro-cravate au revers du veston. A des questions idiotes, il r\u00e9pondit avec un humour naturel et une hauteur forc\u00e9e. Exemple&nbsp;:<\/p>\n<p>&#8211; Pourquoi vos tableaux sont-ils diff\u00e9rents les uns des autres&nbsp;?<\/p>\n<p>&#8211; Je r\u00e9pondrai comme le fit Ingres \u00e0 la m\u00eame question&nbsp;: \u00ab&nbsp;Parce que j\u2019ai plusieurs pinceaux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Et \u00e0 la question outrageante&nbsp;:<\/p>\n<p>&#8211; Qu\u2019est-ce que \u00e7a vous fait d\u2019exposer avec tous ces grands peintres&nbsp;?<\/p>\n<p>&#8211; Simplement je suis l\u00e0, avec mes toiles, dans cette belle pi\u00e8ce. Les autres je les ignore.<\/p>\n<p>Assistant \u00e0 cela \u00e9mu et constern\u00e9 je me demandais s\u2019il faudrait toujours que l\u2019intelligence cautionn\u00e2t la stupidit\u00e9.<\/p>\n<p>Le lendemain soir, approchant de ce hangar rutilant, sautillant entre le flaques aux accents roboratifs, brusques et cuivr\u00e9s du groupe Loupide-loupe mobilis\u00e9 pour l\u2019occasion, je me disais que, tout de m\u00eame, Paris savait mettre son argent dans le brillant des soirs. Le brillant. Mais Joseph Czapski l\u00e0-dedans&nbsp;? Par quel heureux malentendu est-il invit\u00e9&nbsp;? Quelqu\u2019un parmi les \u00ab&nbsp;d\u00e9cisionnaires&nbsp;\u00bb qui font la mode aurait-il vu juste, l\u2019entra\u00eenant dans la n\u00e9cessaire renomm\u00e9e&nbsp;? Quoi qu\u2019il en soit il est l\u00e0, ne crachons pas dans la soupe. Exil\u00e9 dans ce lieu, dans ce pays, dans son \u00e2ge, et toujours explorateur interrogatif et passionn\u00e9.<\/p>\n<p>Lu dans un magazine de province un article involontairement d\u00e9sopilant, \u00ab&nbsp;Les hommes qui comptent&nbsp;\u00bb. En l\u2019occurrence un propri\u00e9taire de cabaret. Artiste, c\u2019est-\u00e0-dire aristocrate et rebelle&nbsp;; l\u2019acceptation d\u2019une vie modeste comme premier pas vers une in\u00e9puisable richesse au-del\u00e0 de l\u2019argent&nbsp;; le temps et l\u2019argent, ces dures r\u00e9alit\u00e9s sans valeur&nbsp;; dans une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tablie sur le mensonge la v\u00e9rit\u00e9 est d\u00e9lictuelle, etc., etc.<\/p>\n<p>L\u2019affiche de la Biennale&nbsp;: \u00ab&nbsp;Respirez l\u2019art frais.&nbsp;\u00bb On y voit des bonshommes\/bonnes femmes qui d\u2019une fen\u00eatre ouverte re\u00e7oivent des kilos de viande en pleine poire.<\/p>\n<p>A la radio, le Liban&nbsp;: les visc\u00e8res des bombard\u00e9s ornent les figuiers.<\/p>\n<p>Ce matin, Joseph au t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ma querelle avec Dieu est ma seule voie vers Dieu.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Envoi&nbsp;:<\/p>\n<p>Je, soussign\u00e9, Pr\u00e9sident de rien du tout, par les pouvoirs l\u00e9gitimes qui me sont ainsi conf\u00e9r\u00e9s, je t\u2019\u00e9l\u00e8ve aux grades supr\u00eames de&nbsp;:<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Grand \u00e9chassier moderne<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Grand presbyte conjonctif<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Grand albinos m\u00e9lanis\u00e9 des marches de Pologne<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Premier cadet de la garde<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Prince irradiant du soleil d\u2019Auvers.<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; T.V.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Thierry Vernet Le visage de ce long promeneur parmi les pingouins, sur cette banquise de luxe, exprime un \u00e9tonnement enfantin. 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