{"id":1351,"date":"2018-11-06T10:26:14","date_gmt":"2018-11-06T08:26:14","guid":{"rendered":"https:\/\/thierry-vernet.net\/?page_id=1351"},"modified":"2018-11-06T10:29:14","modified_gmt":"2018-11-06T08:29:14","slug":"paris-parce-que","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/thierry-vernet.net\/?page_id=1351","title":{"rendered":"Paris parce que&#8230;"},"content":{"rendered":"<p>Vous me demandez, mon ami, pourquoi je me suis install\u00e9 \u00e0 Paris et pourquoi j\u2019y demeure. Je vous r\u00e9pondrai en homme de mon \u00e2ge, qui avait 18 ans quand cette derni\u00e8re guerre prit fin. Lors des premi\u00e8res \u00e9chapp\u00e9es c\u2019est \u00e0 Paris que nous courions v\u00e9rifier nos r\u00eaves. Chaque cong\u00e9 \u00e9tait l\u2019occasion d\u2019aller tra\u00eener de Stalingrad \u00e0 Barb\u00e8s, du Flore au Select, de Maubert \u00e0 Jussieu. Pourquoi, ensuite, quand nous avons eu le privil\u00e8ge du choix de notre r\u00e9sidence, ne pas la fixer l\u00e0 o\u00f9 nous avions go\u00fbt\u00e9 nos \u00e9motion les plus fortes&nbsp;?<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une adolescence helv\u00e9tique, une jeunesse vagabonde dont je croyais qu\u2019elle avait connu tout ce qu\u2019il y a \u00e0 conna\u00eetre du monde, je revins au bord du ti\u00e8de L\u00e9man pour m\u2019y enraciner et y fleurir. Mais je relis des notes d\u2019alors&nbsp;: Octobre 57&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026si les vaches d\u00e9cident d\u2019\u00eatre maigres et qu\u2019il ne faut plus songer \u00e0 voyager, autant s\u2019installer ailleurs\u2026il faut aller \u00e0 Paris\u2026je ne peux plus dormir, je suis trop heureux, Paris bient\u00f4t \u00bb. Mars 58&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026lundi 17 nous partons. Je ne peux rien faire de bon ici. Je sens qu\u2019\u00e0 Paris enfin je vais sauter \u00e0 pieds joints, je n\u2019ai fait jusqu\u2019\u00e0 maintenant que prendre mon \u00e9lan&nbsp;\u00bb. Mars 59&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026Printemps adorable. Il y a un an nous d\u00e9barquions, par un vent froid, \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Londres, rue Bonaparte\u2026 Je suis un peu perdu, je ne sais plus dans quel sens travailler&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Maintenant, automne 81, apr\u00e8s dix ans pass\u00e9s entre les Folies-Berg\u00e8re et le Grand Orient de France, et douze sur les hauteurs de Belleville, je ne peux que r\u00e9p\u00e9ter&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis un peu perdu, je ne sais plus dans quel sens travailler&nbsp;\u00bb. C\u2019est cela&nbsp;: Paris est ville de perdition, d\u2019\u00e9garement. On y vient pour \u00e7a&nbsp;: s\u2019y perdre, \u00e9garer ce qu\u2019on a acquis et trouver quelque chose au-del\u00e0, qu\u2019on n\u2019atteindra jamais, ou rencontrer enfin le Visage Unique au travers de l\u2019\u00e9paisseur de la vie et dans cette lumi\u00e8re miraculeuse, marine et campagnarde\u2026 (Un souvenir&nbsp;: sur le Pont-Neuf, fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019avril. Une vieille dame en voilette, le nez au ciel, les bras ouverts, contemple les nuages roses, de ce rose gris\u00e9 qu\u2019on ne voit que l\u00e0)\u2026 qui pour un peintre est le premier attrait. Air gorg\u00e9 d\u2019eau. L\u2019aquarelle r\u00e8gne, m\u00eame dans le reflet de l\u2019autobus sur les pav\u00e9s humides et l\u2019\u0153il bleu de son conducteur. Rue Cadet nous habitions au fond d\u2019une cour et, aid\u00e9s d\u2019un miroir qui captait le ciel pour le projeter sur le plafond, nous avons v\u00e9cu dans l\u2019ambre et le jaune sombre. Maintenant \u00e0 Belleville nous naviguons dans le gris bleut\u00e9, les vapeurs qui tra\u00eenent, l\u2019espace rac\u00e9. Quel bonheur&nbsp;!<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-1354\" src=\"https:\/\/thierry-vernet.net\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/A\u2022015-Etude-gare-paris-couleur-300x241.jpg\" alt=\"\" width=\"331\" height=\"266\" srcset=\"https:\/\/thierry-vernet.net\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/A\u2022015-Etude-gare-paris-couleur-300x241.jpg 300w, https:\/\/thierry-vernet.net\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/A\u2022015-Etude-gare-paris-couleur-768x617.jpg 768w, https:\/\/thierry-vernet.net\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/A\u2022015-Etude-gare-paris-couleur-1024x823.jpg 1024w, https:\/\/thierry-vernet.net\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/A\u2022015-Etude-gare-paris-couleur.jpg 1835w\" sizes=\"auto, (max-width: 331px) 100vw, 331px\" \/><\/p>\n<h6>Croquis voie chemin de fer et gare Th.V.<\/h6>\n<p>Paris, ah&nbsp;! Paris&nbsp;! dit-on&nbsp;; les nuits parisiennes, la cons\u00e9cration parisienne&nbsp;! Except\u00e9 quelques rues, \u00e0 dix heures du soir tout est boucl\u00e9 comme \u00e0 Clermont-Ferrand, et pour le reste je n\u2019esp\u00e8re plus capter l\u2019attention de ces regards distraits. En ce domaine, les d\u00e9sillusions viennent vite, la renomm\u00e9e ne se donnant qu\u2019\u00e0 ceux qui y sacrifient tous leurs instants. Le bruissement des \u00e9lytres est assourdissant dans ce champ de cigales, vouloir le dominer est une entreprise essouflante. Un livre \u00e9dit\u00e9, un article paru, une exposition, produits au rythme naturel de la cr\u00e9ation, ne laisseront point de trace. On se lasserait d\u2019\u00eatre un navire sans sillage si, parfois, une rencontre insolite et capitale, une phrase \u00e9clairante, un encouragement fugace ne justifiait de s\u2019\u00eatre ext\u00e9nu\u00e9. Chaque fois que je reviens \u00e0 Paris, alors que le train s\u2019\u00e9tire au long de la grande courbe de Villeneuve-Saint-Georges (seul point du voyage d\u2019o\u00f9, sans se pencher de la fen\u00eatre, on peut voir la locomotive) ou quand, de l\u2019autoroute, sur la colline d\u2019Arcueil, j\u2019embrasse toute cette tartine offerte \u00e0 ma voracit\u00e9, chaque fois j\u2019ai l\u2019estomac serr\u00e9 d\u2019angoisse&nbsp;: pourrai-je d\u00e9vorer tout cela, vais-je \u00eatre d\u00e9vor\u00e9&nbsp;? Cela dure quelques jours, mais apr\u00e8s les t\u00e9l\u00e9phones aux amis, bonjour \u00e0 Marcel et Mimi les \u00e9piciers du bas de la rue, salut \u00e0 madame Juin la voisine d\u2019en face, Paris se donne, c\u2019est lui qui me porte, me nourrit, me console.<\/p>\n<p>Quelle Ile au Tr\u00e9sor&nbsp;! Pensez, tout \u00e7a&nbsp;! Quelle vari\u00e9t\u00e9&nbsp;! A quoi que vous vous int\u00e9ressiez, apr\u00e8s peu d\u2019effort d\u2019investigation vous d\u00e9nicherez une association de personnes qui partagent vos go\u00fbts, qui se r\u00e9unissent, qui \u00e9ditent une revue, qui ont compos\u00e9 des collections, un mus\u00e9e, qui se d\u00e9chirent en luttes intestines et se divisent pour enrichir encore la culture g\u00e9n\u00e9rale. Et cela, du domaine philosophique au domaine gymnastique, du domaine historique au domaine \u00e9sot\u00e9rique, scientifiques, philat\u00e9lique, gastronomique, etc\u2026 Et les vastes biblioth\u00e8ques aux employ\u00e9s en blouses grises, et les piscines bon et mauvais genre, et les \u00e9glises o\u00f9 les pi\u00e9t\u00e9s les plus fortes se concentrent, et les caf\u00e9s pleins de com\u00e9dies muettes, et le Louvre qui rec\u00e8le le plus beau coup de pinceau de la peinture occidentale (perp\u00e9tr\u00e9 par Zurbaran&nbsp;: un trait ample, ais\u00e9, souple, figurant le galon d\u2019or de la robe de saint Bonaventure). Ce n\u2019est pas pour cela qu\u2019on est venu, mais c\u2019est pour tout cela qu\u2019on reste.<\/p>\n<p>J\u2019ai connu Paris avant la France. Paris polonais, yougoslave, maghr\u00e9bin, italien, portugais. Plus tard j\u2019ai compris que Paris \u00e9tait aussi Bordeaux, Nancy, Lyon et que les fa\u00e7ades blanches et les toits gris \u00e9taient fran\u00e7ais, que Paris \u00e9tait une ville sur un m\u00e9andre de la Seine. Il y a Paris cosmopolite qui vous attrape le c\u0153ur et Paris fran\u00e7ais qu\u2019on aime autant, qui se donne plus secr\u00e8tement, se r\u00e9v\u00e8le plus lentement. (Souvent \u00e0 table. Trois souvenirs&nbsp;: un d\u00eener dans un restaurant du Quai Voltaire, boiseries claires et nappes blanches, parler pointu et id\u00e9es fines&nbsp;; un peu de champagne dans le bureau de Maurice Escande, alors administrateur de la com\u00e9die Fran\u00e7aise, le plus charmant homme que la terre ait port\u00e9 (par la fen\u00eatre les taxis et les r\u00e9verb\u00e8res)&nbsp;; une blanquette de veau partag\u00e9e avec des amis menuisiers de Belleville. Du fran\u00e7ais affin\u00e9 par Paris.)<\/p>\n<p>Paris est un vaste champ ouvert \u00e0 la libert\u00e9 obligatoire&nbsp;; il n\u2019y a qu\u2019une fa\u00e7on d\u2019y survivre, d\u2019y \u00e9viter l\u2019\u00e9crasement, c\u2019est d\u2019\u00eatre tout bonnement ce que l\u2019on est. Paris l\u2019apprend \u00e0 chacun. Dans le m\u00e9tier de peintre la multiplicit\u00e9 des fa\u00e7ons de peindre vous y condamne, dans le m\u00e9tier d\u2019homme la multitude des fa\u00e7ons de vivre vous y encourage. Etre un poisson diff\u00e9rent dans ce vaste aquarium n\u2019est pas inattendu et point n\u2019est besoin ici pour \u00e9prouver sont identit\u00e9 d\u2019avoir recours \u00e0 la r\u00e9bellion hirsute ou au flou alcoolique.<\/p>\n<p>Si tout est \u00e0 peindre parce que tout baigne dans cette lumi\u00e8re sensuelle qui r\u00e9v\u00e8le l\u2019inimitable velout\u00e9 de l\u2019air, tout est \u00e0 \u00e9crire aussi parce que tout \u00e9v\u00e9nement s\u2019amplifie dans la curiosit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019indiscr\u00e9tion, le go\u00fbt des passions, la vie fortement v\u00e9cue&nbsp;: bref, ici tout est romanesque. Mais, mon ami, apr\u00e8s tout, en y songeant, je r\u00e9alise que je trouverais sans doute \u00e0 New York ou \u00e0 Tokyo ce que je suis venu chercher ici, \u00e0 savoir dix millions d\u2019\u00eatres humains trottant au m\u00eame endroit et faisant na\u00eetre par leur frottement une chaleur \u00e0 laquelle leurs masques fondent. Voil\u00e0, c\u2019est cela qu\u2019offre une tr\u00e8s grande ville&nbsp;: des visages dans leur v\u00e9rit\u00e9, \u00e9pur\u00e9s par le risque. C\u2019est cela dont un peintre a besoin par-dessus tout&nbsp;: des choses dans leur v\u00e9rit\u00e9, car sinon comment pourrait-il la dire \u00e0 ceux qui l\u2019attendent de lui&nbsp;?<\/p>\n<p>P-S&nbsp;: Le Suisse de Paris est exotique, le peintre suisse plus encore. Son pantalon reste tach\u00e9 d\u2019un peu de vert p\u00e2turage&nbsp;; quelques mammif\u00e8res cornus et velus veillent dans un coin de son \u00e2me&nbsp;; quelques haies griffues, quelques cailloux un peu lourds handicapent l\u2019agilit\u00e9 de ses r\u00e9parties et l\u2019amplitude de ses audaces&nbsp;; un r\u00e9sidu d\u2019innocence lacustre le d\u00e9sarme face aux malices du labyrinthe et le dissuade de quelques bassesses.<\/p>\n<p>La Suisse est \u00e0 deux pas, le Suisse y retourne souvent. Rares sont ceux qui l\u2019ont quitt\u00e9e \u00e0 jamais. J\u2019en connais peu, je n\u2019en suis pas. Tout le bien que je dis de Paris n\u2019est pas autant de mal que je dirais de la Suisse qui a des charmes et des agr\u00e9ments dont je ne voudrais pas \u00eatre priv\u00e9, dont, entre autres, le go\u00fbt de l\u2019intimit\u00e9, les dons de l\u2019attention et de la patience, le sens de la densit\u00e9 des heures&nbsp;: toutes irrempla\u00e7ables vertus agricoles qui p\u00e2tissent du bitume par ailleurs si gratifiant.<\/p>\n<h5>Un texte de Th. Vernet pour la revue \u00ab\u00a0Rep\u00e8re\u00a0\u00bb<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous me demandez, mon ami, pourquoi je me suis install\u00e9 \u00e0 Paris et pourquoi j\u2019y demeure. Je vous r\u00e9pondrai en homme de mon \u00e2ge, qui avait 18 ans quand cette derni\u00e8re guerre prit fin. 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